Animalité, là où vivent les choses sauvages

Un an déjà que Maurice Sendak a disparu. Son livre pour enfants« Max et les Maximonstres », est paru aux Etats-Unis en 1963 et a été publié en France en 1973.

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Ce conte raconte l’histoire d’un petit garçon nommé Max, puni par sa mère pour n’avoir pas été sage car il commettait des méfaits dans la maison, déguisé en loup. Il est envoyé dans sa chambre sans dîner, mais seul dans son lit, il se met à rêver, et un monde mystérieux et effrayant lui apparaît. Il décide de s’y aventurer, et part en voyage dans ce pays où vivent des monstres terribles. Ces êtres sont abominables mais Max sait se faire apprivoiser et vit avec eux une série d’aventures extraordinaires avant de retrouver son lit et son dîner « encore chaud ».

Un film éponyme est sorti en 2009, réalisé par Spike Jonze.

WHERE THE WILD THINGS ARE by Spike Jonze

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Ce livre a marqué une génération d’enfants et inspiré beaucoup de monde (des Simpson jusqu’à l’imagerie de bon nombre de groupes de rock), mais aussi parce que si les monstres ont envahi notre quotidien, ils sont entrés par notre enfance, et représentent une rupture avec l’âge adulte. Il ne faut pas oublier que Françoise Dolto et bon nombre de pédopsychiatres ont tout d’abord condamné le livre à sa sortie, jugé comme étant trop proche d’une imagerie insoutenable, et jouant beaucoup trop avec le concept de rêverie (contre la réalité) et des images effrayantes. Mais c’est justement cela qui est intéressant.

« Max et les Maximonstres » exprime l’idée même d’une transgression profonde. Max est certes puni car il a désobéi à sa mère mais il a surtout transgressé la loi humaine. L’enfant déguisé en loup a en effet opéré la plus profonde et la plus violente rupture avec le système de valeurs établi par les adultes : il a pénétré dans le pays du sauvage (« Max et les Maximonstres » s’appelle « Where The Wild Things Are » en anglais « là où vivent les choses sauvages »).

a joyful parade of children and animals

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Pour Kant, « il n’est d’humanité que dans la rupture avec la nature ». En pénétrant dans le monde de la nature, en devenant monarque du pays des monstres, et en en édictant ses lois, dont le premier commandement est de faire « une fête épouvantable », Max se révèle comme un héros transgressif, un héros sauvage.

Pour Georges Bataille « le passage de l’animal à l’homme se situe dans le reniement que fait l’homme à l’animalité ». Le passage à l’âge adulte représente très certainement également le reniement de cette part d’animalité, le refus de l’attrait du sauvage, et il est très marquant de voir que dans le conte de Sendak le petit garçon s’aventure dans le monde du sauvage au moment où il quitte l’enfance pour arriver dans l’âge adulte. La rêverie transgressive que représente « Max et les Maximonstres » nous rappelle donc que l’enfance n’est pas de l’ordre de l’humain. Elle est de l’ordre du sacré, un moment où l’on est capable de tous les allers et retours : dans l’animal et l’humain, dans le rêve et la réalité. Pour Bataille toujours, afin de retrouver son caractère sacré, l’homme doit replonger dans l’animalité. Il peut alors se parer du prestige, de la liberté et de l’innocence de la bête.

Les grandes rêveries collectives comme « Max et les Maximonstres » font revivre le monde du sauvage mais elles vont au-delà. Il est ainsi assez vertigineux de se rendre compte que la génération qui a grandi avec ce conte a été la première à apprivoiser, à expérimenter le monde du digital et la jungle de l’Internet, souvent crainte et jugée comme dangereuse par le monde « des grands ». Un monde où comme pour Max, le premier commandement est souvent de faire « une fête épouvantable », de se déguiser, de se fondre dans une nouvelle Nature, de retrouver les réflexes animaux de regroupement tribaux… En un mot, d’être libre. Réflexe conditionné de notre condition de mammifère, ou sens de l’histoire ?

Une partie de la réponse est partie aujourd’hui avec Maurice Sendak. Tous les Max et tous les Maximonstres du monde entier lui disent merci de nous avoir libéré.

Article de Thomas Jamet – L’attrait du sauvage (hommage à Maurice Sendak).

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