Tolkien : Le Moyen Âge contre la Grande Guerre !

Lors de la Première Guerre mondiale, le Moyen Âge lui aussi a été mobilisé dans tous les camps, notamment à des fins de propagande. Loin d’entrer de pareilles considérations, J.R.R. Tolkien, futur écrivain du Seigneur des Anneaux (1954-1955), utilisa le médiévalisme comme un instrument de critique des horreurs de la guerre moderne.

Ted Nasmith, The Fall of Gondolin, 1998

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Avant la guerre Tolkien, jeune étudiant, s’est intéressé au concept de la Faërie, terme polysémique désignant des lieux, des temps, des valeurs traditionnelles qui auraient été peu à peu étouffés par les sociétés humaines et industrielles. S’y plonger, redonner corps aux légendes des fées, tenter de mettre en forme une « sous-création », constituait pour Tolkien un moyen de retrouver un peu de vérité divine perdue avec la victoire de la modernité.

John Howe, The Fall of Gondolin, 1993

La Chute de Gondolin, représentée ici selon les canons de la fantasy, alors que l’esthétique du genre est maintenant fixée et que le dragon ressemble à nouveau à un animal fabuleux. On est loin des tanks de Tolkien.

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C’est lors de sa convalescence que Tolkien entreprend d’écrire La Chute de Gondolin, sans doute le premier texte en prose consacré à la Terre du Milieu. Jamais publié de son vivant – mais lu en public en 1920 – il sera édité pour la première fois dans Le Silmarillion, dans une version très allégée en 1977, puis en texte intégral en 1984. Tolkien y raconte comment, plusieurs millénaires avant l’action du Seigneur des Anneaux, la grande cité de Gondolin, l’une des dernières villes libres des Elfes, tomba sous la coupe de Melko, l’esprit du Mal venu du Nord (5) (IMAGE 1 et 2, The Fall Of Gondolin de Ted Nasmith et John Howe). Comme l’a constaté John Garth, les assiégeants de Gondolin ne représentent en rien une allégorie des troupes du Kaiser. Au contraire, le récit doit plutôt être lu comme une fable morale, où le meilleur du monde affronte le pire de l’humanité et de la modernité. On est frappé, en lisant les pages saisissantes décrivant les hordes de Melko, de voir que ses troupes n’ont rien de médiéval. Loin d’être des animaux légendaires, les dragons sont ici dépeints comme des machines construites ressemblant à des tanks, à des canons ou à des lances flammes :

Melko rassembla tous ses plus adroits forgerons et sorciers, et de fer et de flamme ils façonnèrent une armée de monstres comme on en vit qu’en ce temps et qui ne seront plus jusqu’à la Grande Fin. Certains étaient tout de fer si adroitement relié qu’ils pouvaient couler comme de lentes rivières de métal ou bien s’enrouler autour et par-dessus tout obstacle qui se présentait à eux, et ceux-ci étaient emplis dans leurs intérieurs profonds par les plus sinistres des Orcs armés de cimeterres et de lances ; d’autres de bronze et de cuivre reçurent des cœurs et des esprits de feu brûlant, et ils réduisaient en cendre tout ce qui se trouvait devant eux par la terreur de leur souffle ou écrasaient tout ce qui échappait à leur ardeur.

Face à cette armée de machines, les habitants de Gondolin n’opposent que des guerriers combattant avec des épées, des masses, des haches. Le contraste est donc net entre un ost féerique médiéval défendant une cité, et des escadrons équipés d’armes industrielles, détruisant tout sur leur passage. Melko et ses machines représentent la sauvagerie de la modernité et l’horreur qu’est devenue la guerre au XXe siècle. On retrouvera une pareille opposition dans le dessin animé Wizards (1977) de Ralph Bakshi (voir Histoire et Images médiévales #52), grand admirateur de Tolkien.

Wizards, Ralph Bakshi, 1977

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Dans son livre, John Garth dresse un parallèle entre l’oeuvre de Tolkien et la peinture surréaliste de Max Ernst, L’éléphant de Celèbe (1921), dans laquelle l’artiste a sans doute exorcisé son expérience douloureuse de la guerre (IMAGE 4 ci dessous). Le propos vaut la peine d’être retenu. L’expérience des tranchées était tellement hors-norme, ne ressemblait tellement à rien de ce qui avait pu être vu auparavant que les récits sortant du cadre étroit de la littérature généraliste ou les images non figuratives ont pu exprimer avec justesse, avec, oserions-nous dire, «réalisme» l’horreur de la guerre. Tolkien et son récit de fantasy, art qu’il destinait aux adultes et pas seulement aux enfants, pouvait transmettre, à travers l’emploi d’allégories et de métaphores, une expérience réelle.

Max Ernst, L’Éléphant de Célèbes, 1921

L’artiste représente la guerre sous la forme d’un monstre mi-fantastique, mi-technologique, contenant d’autres monstres, évoluant au milieu d’arbres décharnés et de corps brisés sous un ciel gris.

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Article Source: J.R.R. Tolkien un Moyen Âge contre la Grande Guerre

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