L’Audition Colorée de Kandinsky et Schoenberg !

Les correspondances entre sons et couleurs ont fait l’objet de nombreuses tentatives au cours des siècles. Jusqu’ici, personne n’a pu démonter qu’il existait scientifiquement des correspondances entre les ondes sonores et lumineuses d’une part, et la physiologie de la perception des sons et des couleurs d’autre part.

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Les couleurs de la musique

Pourtant il existe bien de telles correspondances chez certaines personnes qui ont des sensations colorées en entendant des sons : le terme médical est synopsie (forme particulière de synesthésie). Il existe également des analogies sensorielles entre les sons musicaux et les couleurs que l’on retrouve au travers d’un même champ sémantique : celui du chromatisme (cf. cercle chromatique et gamme chromatique), avec des termes de vocabulaire commun tels que : ton, tonalité, accords, nuances, harmonie, gammes etc.

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En outre, nombre de peintres ont puisé leur inspiration dans la musique, tandis que divers compositeurs ont approfondi les relations entre musique et couleurs – source Sons et couleurs : de la science à l’art

L’essence originelle de la couleur est une résonance de rêve, une lumière devenue musique

Johannes Itten (1888-1967) dans l’Art de la Couleur

Peintre et enseignant Suisse

Johannes Itten , Johannes Itten, Tape Ball Colour Space, Bauhaus
Johannes Itten ,
Johannes Itten, Tape Ball Colour Space,
Bauhaus

 

Itten, Johannes (1888-1967) - All in One (1922), India ink and watercolor on paper; 29 x 33 cm.
Itten, Johannes (1888-1967) – All in One (1922), India ink and watercolor on paper; 29 x 33 cm.

« L’Audition Colorée »

Tout comme Johannes Itten, le peintre Wassily Kandinsky (1866-1944) propose dans son ouvrage de référence du « Spirituel dans l’art » (1912), des exemples de ce qu’il nomme « l’Audition Colorée », terme qu’il partagera avec le musicien Arnold Schoenberg (1910-1913) et qui prévoira d’ailleurs des jeux de lumière pour ses œuvres.

Vassily Kandinsky, Composition VIII (1923), Oil on canvas. 140 x 201 cm.
Vassily Kandinsky, Composition VIII (1923), Oil on canvas. 140 x 201 cm.

Les deux hommes établissent ainsi des parallèles, par exemple, entre la couleur et le timbre instrumental :

Jaune : cette couleur qui tend fortement vers les sonorités légères peut donner un pouvoir et une intensité intolérable pour l’œil et les sens Intensifier ainsi, elle sonne comme le grondement fort d’une trompette ou comme une fanfare dans un registre très haut.

Orange : cette couleur sonne comme une cloche d’église d’une hauteur moyenne sonnant l’Angélus ou comme une voix riche de contralto ou encore un alto jouant largo.

Rouge : musicalement elle rappelle la sonorité d’une fanfare avec des interventions du tuba – une sonorité persistante, imposante, forte… Le vermillon sonne comme le tuba et des parallèles peuvent être établis avec des percussions puissantes.

Rose–violet : rouge froid. Sonne telle la joie juvénile, comme le visage frais et pur d’une jeune fille. Cette image peut aisément donner une expression musicale par la sonorité claire et chantante du violon.

Violet : elle ressemble au cor anglais, et dans son intensité les tons graves des instruments à vent en bois (le basson par exemple).

Bleue : en termes musicaux le bleu clair et comme la flûte, le bleu foncé comme le violoncelle, et en descendant encore comme les sonorités merveilleuses de la contrebasse ; dans son côté le plus solennel, le son du bleu est comparable à l’orgue basse.

Vert : le vert seje caractérise le mieux en le comparant à la sonorité tranquille méditative du violon.

Vassily Kandinsky, Gelb-Rot-Blau (1925)
Vassily Kandinsky, Gelb-Rot-Blau (1925)

Kandinsky et Schoenberg ont concrétisé leur idée de « l’Audition Colorée » chacun à leur manière. Les œuvres scéniques « La Main heureuse » d’Arnold Schoenberg (1910-1913) et « La Sonorité jaune » de Vassily Kandinsky (1909) illustrent l’amitié entre les deux hommes et la convergence de leurs vues artistiques attesté par leur correspondance. Même si les réponses esthétiques qu’ils apportent dans leurs œuvres sont loin d’être identiques. Elles anticipent les trajectoires sociales divergentes de ces deux mouvements fondateurs de l’art du vingtième siècle : l’Atonalisme et l’Abstraction – source : le Centre Pompidou.

Wassily Kandinsky, « Trente », 81 x 100 cm, 1937
Wassily Kandinsky, « Trente », 81 x 100 cm, 1937

Die glückliche Hand (La Main heureuse)

Die glückliche Hand (La Main heureuse) est un drame musical en un acte d’Arnold Schönberg. Achevé en 1913, il est créé le 10 octobre 1924 au Volksoper de Vienne avec le baryton Alfred Jerger sous la direction de Fritz Stiedry.

Argument de la Main Heureuse

Ce drame symbolique raconte la quête de bonheur d’un homme seul, dans une esthétique pré-surréaliste.

Die glückliche Hand de Arnold Schönberg (1910), Étude scénique pour la Main Heureuse
Die glückliche Hand de Arnold Schönberg (1910), Étude scénique pour la Main Heureuse

La Main heureuse

drame musical pour basse, choeur et orchestre

Partition de Arnold Schönberg pour Die glückliche Hand (1910-1913/1924)
Partition de Arnold Schönberg pour Die glückliche Hand (1910-1913/1924)

« La Sonorité jaune »

« La Sonorité jaune » (1909) fait quant à elle partie d’un cycle d’ouvrages conçus pour la scène par Kandinsky, Les autres titres sont « Sonorité verte » (1909), « Noir et blanc » (1909) et « Sonorité Violette » (1913).

Argument de la Sonorité Jaune

Le récit nous conte les tribulations d’un Géant Jaune. La duplication, la multiplication, l’ascension mystique, la transformation spirituelle, et pour tout dire, l’aventure cosmique d’un Géant Jaune. Il est absorbé par la  couleur. Il se bat et combat. Il finit  par  fondre, se dissoudre et disparaître complètement dans la couleur jaune.

« Sonorité Jaune » de Vassily Kandinski, rédigé en 1909 - représenté en 1976
Concept pour la « Sonorité Jaune » de Vassily Kandinski

Le concept comporte tous les ingrédients d’une œuvre totale puisque la musique, le ballet, le jeu et la peinture sont présents ici, représentés toutefois sous une forme exclusivement modernes et non Wagnérienne. On retrouve, chez Kandinsky, les principales préoccupations esthétiques de cette période : le spirituel dans l’art, le symbolique, l’abstraction.

Vassily Kandinsky, Extrait de la série scénique, Sonorité Jaune (1908)
Vassily Kandinsky, Extrait de la série scénique, Sonorité Jaune, rédigé en 1908-1909 – représenté en 1976

Une « Sonorité », pour Kandinsky, constitue, pour un thème musical, par exemple, ou pour n’importe laquelle d’ailleurs des expressions artistiques, la danse, le jeu et même surtout la peinture, une palette sensible, une ambiance caractéristique, particulière. Il existe, de plus, pour chaque expression artistique, une équivalence d’un art à un autre ou encore une correspondance.

Vassily Kandinsky, Extrait de la série scénique, Tableau II ou Sonorité Verte (1914)
Vassily Kandinsky, Extrait de la série scénique, Tableau II ou Sonorité Verte, rédigée en 1914

Quant aux relations musique–couleur, elles se basent dans ces exemples sur des évocations libres, sensible, poétique, à l’instar de la démarche de Emil Petschnig ; ce dernier, lui aussi compositeur et critique musicale, met en avant ses sensations pures et personnelles, déclarant même

J’entends les couleurs

Emil Petschnig (1877-1939)

Compositeur et critique musicale, auteur de Creating atonal opera

Ce parti pris a le mérite d’être situé très clairement dans le domaine artistique, et en appel directement à la sensibilité de chacun et à une liberté d’interprétation assumée comme telle – source : « Sonorité Jaune » de Kandinsky, 1976

Vassily Kandinsky (1866 - 1944), Bleu de ciel (1940) Huile sur toile 100 x 73 cm
Vassily Kandinsky (1866 – 1944), Bleu de ciel (1940)
Huile sur toile
100 x 73 cm

La démarche de ces hommes tranche radicalement avec les récents travaux de Robert Plutnick (1927-2006) sur la Roue des Émotions ; laquelle s’inscrit dans une démarche scientifique, via des études neurobiologiques quant à la perception des couleurs et de leur interprétation par le cerveau, sur un panel large d’une population donnée. Théorie qui admet par ailleurs l’existence des singularités de la perception d’une personne à une autre, même si elle propose un ensemble de base universelle à tous les peuples.

7 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. CuriousCat dit :

    Bonjour Emmanuel,
    Merci pour ce bel article.🙂
    En découvrant fortuitement le profil, je comprends mieux l’intérêt évident porté à ce sujet ainsi que les explications très intéressantes, parfaitement illustrées (j’adore notamment les tableaux de Kandinski, aux couleurs très joyeuses).
    Lors de la création de mon blog, fin janvier 2016, j’avais moi-même choisi ce sujet parmi les 3 qui constituaient le cas pratique du mooc « soyez acteurs du web ». Je ne l’avais toutefois qu’effleuré, ne pensant pas nécessairement poursuivre mon blog, et il n’offre qu’un intérêt médiocre par rapport à celui-ci, en toute objectivité.🙂
    Bonne fin de week-end, @ bientôt.
    Cat

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    1. egouvernaire dit :

      Merci du complément🙂 Et sur quel plateforme était ce Mooc ?

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      1. CuriousCat dit :

        Sur Fun Numérique. A titre indicatif, voici le lien sur lequel sont agrégées toutes les plateformes de mooc que j’ai récemment partagé avec mon réseau pro Linkedin et, sur mon dernier article, avec Malylou, une amie blogueuse qui découvrait cette modalité pédagogique : http://skoden.region-bretagne.fr/jcms/skdn_213201/fr/les-plateformes-de-mooc#.WAOm7pArrVP.🙂 Bonne fin de journée.
        Cat

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      2. egouvernaire dit :

        Merci beaucoup, je vais aller y jeter un oeil. Ça fait un moment que je n’ai pas suivi de mooc. J’aimerais bien m’en trouver un. Je vais voir s’il y en a qui m’inspirent🙂

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      3. CuriousCat dit :

        Après coup, j’ai réalisé que la liste est incomplète. Manque par exemple celui de AUF dont je suis actuellement l’un des moocs Apprendre et faire apprendre : https://www.auf.org/
        Pour revenir à Kandinsky, aviez-vous noté que je le citais également dans mon article « Play me I’m yours »https://dmarreravecwordpress.wordpress.com/2016/07/04/play-me-im-yours-la-musique-des-couleurs/
        J’espère qu’il vous intéressera et que vous pourrez m’objectiver votre avis… je ne suis pas designer audio… moi !😉
        Cat

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      4. egouvernaire dit :

        Merci🙂 J’ignorais l’existence de cet évènement « Play me i’m yours ». Très bon article. C’est un sujet originale et j’adore la customisation des pianos🙂

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